Mon père Hafiz El Materi

Hafiz El Materi (présumé en 1996 -1975) auxiliaire médical, anesthésiste. Militant au sein du Néo-Destour pour l’indépendance de la Tunisie. Il a été plusieurs fois décoré par le Bey pour ses activités professionnelles et sociales.

 Mon père Hafiz El Materi est né dans la médina de Tunis en 1996 (présumé né en 1996). Il était fier de ses origines turco-grecques, son ancêtre natif de l’île de Cos, une des îles de la mer Égée, qui est passée plus d’une fois des mains grecques aux mains turques, avec une nouvelle dénomination, Istankoy. Mohamed Stankouli, officier turc venant d’Istankoy, s’installa à Tunis à la fin du XVIIe siècle, sous le règne des Moradites, pour défendre les intérêts turcs. Muté en tant que kadhi à Mateur, il s’est marié avec une materoise (Originaire de la ville de Mateur proche de Bizerte), plus tard ses enfants regagnèrent Tunis, pour s’y installer définitivement sous le nom de Materi-Stankouli. (Annotation : Cos, sous domination ottomane de 1525 à 1912, réintègre le giron grec en 1947 comme l’ensemble du Dodécanèse).

  Mon grand-père, Mokhtar El Materi-Stankouli, enseignant à la mosquée de la Zitouna et Imam, installé dans la maison ancestrale de la médina, près de Jemaa Lksar, mosquée hanafite dont il fut l’imam, garda toujours ses relations avec le Bey, comme ses aïeux. Il mourut assez tôt et laissa cinq enfants : Ali, Hammouda,Hanifa,Hafiz et Mahmoud. Mahmoud était le plus jeune, il avait quelques jours. Quant à mon père, Hafiz, il avait 5 ans. Leur enfance était un peu perturbée, d’autant plus qu’ils ont perdu leur mère Khadija Farah, d’origine andalouse, morte en couches à la naissance de Mahmoud. La famille les a aidés à surmonter les difficultés de la vie.

 Hafiz, auxiliaire médical anesthésiste à l’hôpital Sadiki, se maria avec Sallouha Ben Ammar, qui lui a donné trois enfants avant de mourir : Fatma, Khiareddine et Slim, d’où la parenté avec Wassila Ben Ammar, qui était la cousine germaine de la première Épouse de mon père. Il épousa par la suite en secondes noces, Nefissa Ben Cheikh Ahmed, qui lui engendra quatre enfants : Hayet, Tahar, Moncef et Sinda.

 Mon père Hafiz est resté très lié avec son frère Mahmoud, qui était aussi son beau-frère. En effet, en revenant de France, après ses études en médecine, il s’est marié avec la sœur de la deuxième femme de mon père Hafiz. Et de là, ils ont habité sous le même toit pendant des années à la Manoubia-Montfleury. Cette villa qui a réuni plusieurs fois Mahmoud El Materi, Habib Bourguiba et leurs collègues.

 Lorsque je suis né en novembre 1934, mon oncle Mahmoud El Materi était assigné à résidence à Benguerdane dans le sud avec les autres dirigeants du Neo-Destour. Mon oncle Mahmoud El Materi a envoyé une lettre à son frère Hafiz pour lui proposer trois prénoms choisis par Bourguiba : Moncef, Khaled et Omar. Ma mère a opté pour Moncef, ayant beaucoup d’admiration pour Moncef Bey. Mon père a rendu plusieurs visites aux dirigeants du Neo-Destour au sud pour s’enquérir de leur état de santé.

  Après l’indépendance de la Tunisie, il a pris ses distances avec la politique. Il a refusé de s’immiscer dans le conflit entre Bourguiba et Salah Ben Youssef avec lequel notre famille entretenait des relations cordiales. Ben Youssef était notre proche voisin à Montfleury.

  Ayant remarqué que j’étais passionné de politique, il m’en découragea et exigea que je réussisse mes études d’abord avant de m’engager en politique. 60 ans plus tard, le conseil qu’il me prodigua souvent est resté gravé dans ma mémoire : « Vous ne pourrez gagner la bataille contre le colonialisme qu’avec l’arme du savoir et de la culture » me répétait-il inlassablement. Et, ce conseil a dicté ma propre conduite avec mes enfants. C’est ainsi, que je ne lésinais pas sur les moyens quand il s’agissait de leurs études.

 Quand j’ai été diplômé de la prestigieuse école de Saint-Cyr et plus tard de l’école d’artillerie de Chalon sur Marne en 1959, mon père était content et fier de moi. Notre famille était davantage versée dans les sciences médicales et l’enseignement religieux. Mon oncle était médecin, son frère Ali était un auxiliaire médical et mes cousins étaient pharmaciens et médecins. J’ai été, par conséquent, le premier à avoir entrepris une formation de militaire alors que j’étais destiné à poursuivre des études de vétérinaire à l’école de Toulouse.

 S’il savait que j’étais passionné de politique, mon père ne pensait pas que j’allais un jour participer à une tentative de renversement du régime de Bourguiba alors que je n’avais que 28 ans. Arrêté en décembre 1962,je ne l’ai revu qu’en 1968. Le régime de Bourguiba lui a accordé une entrevue de 5 minutes pour lui assurer que je n’ai pas été exécuté en janvier 1963. Depuis mon arrestation en décembre 1962, le régime ne lui donnait plus de mes nouvelles. Il ne savait pas si j’étais encore en vie ou enterré sous terre. En 1968, fatigué et sentant sa fin prochaine, il était parti voir Burguiba pour lui demander de lui accorder une dernière faveur : « voir si j’étais encore en vie ». Par égards pour son âge et les services qu’il a rendus à la cause tunisienne, Bourguiba lui accorda une entrevue et l’a autorisé à me voir à la prison de Borj Erroumi.

 J’ai été très touché par la visite qu’il m’a rendue. Il était accompagné de ma mère. Il ne pouvait pas se tenir debout. Le gardien de la prison lui a donné une chaise. Il demandait de mes nouvelles et m’interrogea d’un air rempli de tristesse si j’ai été victime d’actes de tortures et de mauvais traitements. J’ai cherché à résumer la situation dans laquelle nous étions. Cependant, le gardien présent lors de la visite m’a sommé de me taire et m’a fait sortir.

 J’ai revu mon père en 1971. Suite à l’intervention de Hssan Babbou,le Directeur de la Sureté, l’administration carcérale nous a autorisé à voir nos familles à raison d’une fois par mois. Mon père avait alors 80 ans et était sérieusement fatigué. En dépit de son état de santé, il ne manquait jamais ses visites mensuelles et prenait soin de nous ramener ce que nous demandions. Il m’encourageait à résister à la dureté de la vie que nous menions et à ne jamais désespérer de la volonté de Dieu. Mais dans son cœur, je sentais de la tristesse et de l’amertume de voir son fils subir les affres de la torture alors qu’il ne pouvait pas l’aider. Souvent, il ne pouvait plus contenir ses émotions et ses larmes coulaient…bien qu’il était rude de caractère… il avait 80 ans. J’en avais 36. En 1971, ni moi ni lui ne savions que notre groupe allait bénéficier d’une libération conditionnelle en juin 1973. En 1971, j’étais donc condamné à perpétuité commuée à 20 ans de prison. Ma libération était prévue pour 1983.

 Le 1 juin 1973, notre groupe a bénéficié d’une libération conditionnelle. J’ai été emprisonné en décembre 1962. J y ai passé plus de 10 ans. A ma sortie de prison, j’avais 38 ans, mon père en avait 83.Avec ma mère, ils m’accueillirent les larmes aux yeux à la maison. Ils ne pensaient pas que j’allais sortir vivant des prisons de Bourguiba. Avec ce dernier, sa rupture était consommée. A certains Ministres qui nous étaient proches, et qui venaient lui rendre visite pour le féliciter pour ma libération, il ne les ménageait pas et tenait un discours hostile au régime.

 J’ai vécu avec mon père encore 2 ans avant de le voir s’éteindre à l’âge de 85 ans.

 Le soir du 5 mars 1975, nous avions dîné ensemble, puis il est monté dans sa chambre au 1 er étage de notre maison à Montfleury. Il s’est étendu sur son lit puis m’appela. J’ai monté les escaliers sans me rendre compte que c’était la dernière fois que j’allais voir mon père. Il était très fatigué. Je me suis assis à ses cotés au lit et je l’ai pris dans mes bras. Il respirait difficilement mais doucement. Je sentais la mort planer…

 J’ai commencé à réciter des versets coraniques et je le regardais. Il m’a regardé dans les yeux. Puis m’a dit : «Moncef,je crois que c’est terminé ». Il a fermé les yeux. Je pensais qu’il dormait et que c’était une fausse alerte. J’ai continué à réciter des versets du Coran et à le serrer dans mes bras…

 Mon frère est soudainement entré dans la chambre.

Il a pris son pouls puis m’a regardé : « Moncef, ton père est mort ».