Rapport de synthèse De la Direction de la sûreté nationale (La version du régime de Bourguiba sur le complot de 1962 en Tunisie)

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AVERTISSEMENT

Le site Moncefelmateri.com met en ligne des documents rares sur le complot de 1962.Dans ces derniers, les lecteurs trouveront ici la version officielle communiquée par le régime de Bourguiba aux lendemains de la découverte de la tentative de Coup d’Etat. Cette version officielle est à prendre avec beaucoup de réserves et de précautions. En effet, au lendemain de la découverte du complot de 1962, le régime de Bourguiba s’est employé à dénigrer les conjurés en les présentant comme des « traîtres à la patrie ». Pourtant, ils étaient des patriotes mus par l’amour de la patrie et leur tentative de renverser le régime de Bourguiba était guidée par des motivations politiques légitimes.

Plus de 50 ans après les faits, nous pensons qu’il est temps d’examiner cette page sombre de l’Histoire récente de la Tunisie avec davantage de mesure et d’objectivité. Si le régime de Bourguiba a réalisé des acquis indéniables pour la Tunisie, il accusait cependant des tares (Corruption, injustice sociale, répression des libertés). Et si les participants au complot de 1962 avaient commis des erreurs politiques indéniables, il faudrait leur reconnaitre cependant, la légitimité des mobiles, et regretter qu’ils aient été privés des garanties qui caractérisent un procès équitable. D’ailleurs, plusieurs d’entre eux ont été sauvagement torturés dans les locaux du Ministère de l’intérieur et ont vécu des conditions carcérales d’une extrême cruauté durant plus de 10 ans. C’est à la Cour de l’Histoire de juger aujourd’hui les uns et les autres.

Affaire du Complot de 1962 en Tunisie : Rapport de synthèse de la Direction de la sûreté nationale.

Tunis,le 18 janvier 1963

Objet : Complot contre la sûreté intérieure de l’Etat ; tentative de renversement du gouvernement et substitution d’un autre gouvernement à celui existant ; tentative d’assassinat du Président de la République ; participation à une action de nature à porter atteinte au moral de la nation.

Références : Les deux commissions rogatoires n° 1324 émises le 20 décembre 1962 par Monsieur le juge d’instruction auprès du Tribunal militaire permanent de Tunis.

Depuis cinq mois, c’est-à-dire, au cours de l’été dernier (été 1962), le dénommé Abdel Aziz Ben Ahmed El Akremi, originaire de Gafsa et diplômé de la Grande Mosquée de la Zitouna, poussé par ses orientations opposées à celles des hommes qui se trouvent actuellement à la tête de l’Etat, par la haine qu’il nourrit à leur égard et son hostilité envers les Destouriens, a engagé une action secrète visant à créer un mouvement terroriste armé, destiné à renverser le régime en place.

 II a entamé cette action dans sa ville natale, Gafsa, avec la complicité de deux membres de sa tribu, à savoir son beau-frère Larbi Ben Ahmed El Akremi, Cheikh de Gafsa (tribu des Ouled Maamar) et son proche El Arbi Ben Essamet Ben Salem El Akremi, et un troisième nommé Mohamed Ben Amara Ben Mabrouk Ezzaabouti ainsi que d’autres personnes ayant appartenu dans le passé à la lutte de libération nationale. Après qu’Abdelaziz El Akremi eut engagé son action, et alors qu’il était attablé, au cours d’un après-midi d’été, au café de la « Jeunesse » à Gafsa, il fut contacté par un de ses anciens élèves nommé Mohamed Ben Khaïer Eddine Ben Ali et connu sous le nom de Jamal Dhahri. Exerçant les fonctions de garde au service des forêts à Médenine, il était venu spécialement l’informer qu’une personne était venue du Sud pour l’entretenir d’une question importante. A ces mots, Abdelaziz Akremi quitta le café en compagnie de Jamel Dhahri. Ils se dirigèrent à pied vers la route reliant Gafsa à Gabès. Là, la personne qui les attendait se joignit à eux. Tous trois se rendirent au domicile du Cheikh Larbi Ben Ahmed Akremi susnommé où Jamal Dhahri présenta l’émissaire qui portait le nom de Dhaou Ben Chibani Ben Mootamad Mares. Une fois assis, Dhaou Chibani Mares se présenta comme étant un ancien résistant originaire de Ben Gardane ; il faisait souvent la navette entre sa ville natale et la Libye où il avait des contacts avec les réfugiés yousséfistes et notamment avec Mabrouk Zenati et Béchir El Ichi. Ces derniers, vivant éloignés du pays, voulaient se renseigner sur le climat politique qui prévalait à l’intérieur de la République et sur l’ampleur de l’opposition. Aussi le chargèrent-ils de collecter et de leur transmettre des renseignements sur ce sujet, non sans lui avoir au préalable remis des fonds destinés à lui faciliter la tâche. Dhaou Chibani Mares informa Abdelaziz Akremi et son compagnon que les deux yousséfistes en question désiraient obtenir de tels renseignements car ils étaient en mesure de procurer des armes aux opposants qui se trouvaient à l’intérieur du pays de manière à soutenir leur action. Dhaou Chibani Mares fit aussi connaître à ses compagnons que les yousséfistes résidant en Libye l’avaient chargé d’entrer en contact avec les anciens résistants de Gafsa, dont Lazhar Chraïti, pour sonder leurs dispositions et se faire une idée sur le degré de leur mécontentement à l’égard du gouvernement tunisien.

 Par ailleurs, Dhaou Chibani Mares est un homme simple et illettré qui se rend constamment en Libye pour faire du commerce et de la contrebande. C’est le dénommé Abderrahmane Ben Ahmed Erremma, agriculteur commerçant à Médenine, actuellement en fuite, qui lui avait suggéré de contacter les yousséfistes. Il se trouvait alors dans sa boutique, en compagnie de Taïeb Ben Mohamed Ben Abdelhafidh, lui aussi originaire de Médenine et exerçant la profession de notaire dans cette localité, quand Abderrahmane Erremma lui demanda de se rendre en Libye pour y rencontrer Mabrouk Zenati et Béchir El Ichi par l’intermédiaire de Ahmed Zaouia, de les informer que le peuple tunisien était prêt à se soulever contre la situation qui prévalait et de leur demander de procurer des armes et des fonds à ceux qui allaient déclencher cette révolution.

Dhaou Chibani Mares accomplit la mission dont il fut chargé en Libye. Depuis, il assura la liaison entre les yousséfistes réfugiés en Libye et Abderrahmane Erremma. C’est ce dernier qui lui conseilla -conformément au programme arrêté en Libye, – de se mettre en contact avec Abdelaziz Akremi et de le gagner à leur cause.

 Abdelaziz Akremi continua de son côté, son action secrète jusqu’à ce qu’il rencontra, à la fin du mois de septembre 1962, le nommé Hédi Ben Ali Ben Mustapha Gafsi, qui avait un atelier de réparation d’appareils de chauffage sis au 5 bis rue de mai, qu’il avait connu pendant l’été 1959 par l’intermédiaire de certains professeurs originaires de Gafsa.

 Au cours de cette rencontre, ils échangèrent des propos sur un certain nombre de questions dont la politique suivie alors par le gouvernement tunisien dans les divers domaines. Une fois persuadé que son interlocuteur était très mécontent de la situation qui prévalait dans le pays -d’autant plus qu’il lui avait appris que le gouvernement tunisien avait confisqué à sa famille un terrain à Menzel-Bourguiba, qu’il en était profondément affecté et qu’il éprouvait pour cela plus de haine pour le gouvernement. Abdelaziz Akremi le mit au courant de ses intentions et de l’action qu’il avait engagée dans le but d’abattre le régime au moyen d’une organisation armée.

Hédi Gafsi approuva, sans hésitation, l’idée d’Abdelaziz Akremi. Depuis, ils s’employèrent, chacun de son côté, à consolider les rangs de cette organisation par le recrutement de nouveaux adhérents et l’acquisition d’armes devant servir à l’exécution du putsch. Abdelaziz Akremi déclara qu’il fallait se procurer des armes même si l’on devait pour cela prendre de force une caserne. Hédi Gafsi émit alors une idée qui fut approuvée par Abdelaziz Akremi. Aussi insista-t-il pour qu’elle soit immédiatement mise en exécution. Il s’agissait en l’occurrence de se procurer des armes à la caserne de Gafsa ; le Commandant de la garnison de Gafsa, Salah Hachani, était un parent (fils d’un cousin de son père). Aussi Hédi Gafsi n’eut nulle crainte à le mettre au courant de leur entreprise. Il pensa même pouvoir le rallier à leur cause et l’amener à gagner les rangs de leur organisation.

 Au cours de cet échange d’idées, Abdelaziz Akremi apprît à son interlocuteur qu’il s’était assuré le concours d’un groupe de personnes, qui préparaient des actions positives visant à renverser le régime en place et bien résolus à aller jusqu’au bout de leur dessein. Parmi eux se trouvait Ahmed Ben Mohamed Rahmouni, qui connaissait un Algérien nommé Aïssa Soltani par l’intermédiaire duquel le gouvernement algérien pourvoirait le mouvement insurrectionnel, qui bénéficiait de son soutien, en armes et lui apporterait son appui moral et matériel.

Abdelaziz Akremi et Hédi Gafsi se rendirent juste après au Bardo à bord de la voiture de ce dernier. Là, Abdelaziz Akremi présenta son compagnon à Ahmed Rahmouni qui confirma à son nouveau visiteur l’existence de l’organisation insurrectionnelle et l’appui dont elle bénéficiait auprès des Algériens. A une question de Hédi Gafsi, Ahmed Rahmouni précisa que les mouvements clandestins se constituaient, à leur début, de deux personnes seulement et parvenaient malgré cela à réaliser pleinement leur dessein. Jusqu’alors, ajouta-t-il l’on n’avait pas pensé aux personnes qui prendraient le pouvoir, une fois les membres du gouvernement actuel liquidés. Il pensait exposer son idée à Mohamed Taabouri qui fut, du temps du protectorat, membre du gouvernement Mustapha Kaak, au professeur Sahbi Farhat et au pharmacien Noureddine Zaouche. Il se proposait, par ailleurs, de faire appel à Me Chadli Khalladi aussitôt que serait annoncé le succès de l’insurrection. Approuvé par Abdelaziz Akremi, Ahmed Rahmouni expliqua au nouvel adepte (Hédi Gafsi) qu’il y avait des personnalités tunisiennes clairvoyantes et compétentes dans tous les domaines mais qui demeuraient dans l’ombre et qui referaient surface après le coup d’Etat, car alors le régime serait démocratique et les dirigeants seraient élus par un parlement libre et démocratique.

C’est ainsi que Hédi Gafsi devint l’un des membres les plus marquants de l’organisation tant par son attachement à l’organisation que par sa volonté de lui assurer le succès.

Au lendemain de son entrevue avec Ahmed Rahmouni, il reçut à son bureau aménagé dans son atelier, Sassi Ben Ali Ben Youssef Bouyahya qu’il fréquentait depuis qu’il avait fait sa connaissance en 1959 et qui lui tenait bien de compagnon dans ses beuveries.

 Au cours de cette fréquentation et des discussions antérieures au sujet de la situation des anciens résistants de la région de Gafsa qui avaient combattu aux côtés de Lazhar Chraïti et de Sassi Bouyahya, dans les montagnes, Hédi Gafsi profita de l’occasion pour sonder son ami et le connaître sous son vrai jour. une fois assuré de la sincérité de ses récriminations, il s’empressa de soulever le problème des résistants et l’ingratitude du gouvernement à leur égard. Si bien que Sassi Bouyahya dévoila la colère qu’il nourrissait à l’encontre des responsables tunisiens. Pour s’assurer davantage des véritables sentiments de son interlocuteur, Hédi Gafsi lui révéla la teneur des entretiens qu’il avait eus avec Abdelaziz Akremi d’une part, et Cheikh Ahmed Rahmouni de l’autre. Lorsque Sassi Bouyahya prit connaissance du projet insurrectionnel, il l’approuva justifiant cette action -selon lui- par la misère qu’endurait le Sud tandis que le pays était exploité par une poignée de responsables détenant actuellement le pouvoir. Si les anciens résistants disposaient d’armes, ils se révolteraient contre l’Etat, ajouta-t-il. Hédi Gafsi ne se contenta pas d’attirer Sassi Bouyahya dans les rangs de l’organisation ; bien mieux, il lui suggéra d’exposer son idée à Lazhar Chraïti, de la sonder et de l’amener à se joindre à eux. Mais Sassi Bouyahya tranquillisa Hédi Gafsi au sujet de Lazhar Chraïti précisant que ce dernier était également mécontent de la situation, tout comme eux, et que sa participation au mouvement armé insurrectionnel était certaine. Le jour même, Sassi Bouyahya se rendit à Ezzahra où il rencontra Lazhar Chraïti à son domicile et lui fit un compte-rendu détaillé de l’entretien qu’il avait eu avec Hédi Gafsi. Il omit de citer le nom d’Abdelaziz Akremi sachant que Lazhar Chraïti en voulait à ce dernier qu’il accusait d’avoir provoqué des dissensions entre les tribus à Gafsa. Une fois au courant de l’affaire, Lazhar Chraïti demanda à Sassi Bouyahya de lui amener Hédi Gafsi pour s’entretenir avec lui à ce sujet. Ce qui fut fait : le soir même, Sassi Bouyahya lui rendit visite chez lui, en compagnie de Hédi Gafsi. Ils se rendirent à la plage où ils discutèrent de la création du mouvement insurrectionnel et du ralliement de Lazhar Chraïti à ce mouvement pour qu’il lui serve de symbole en raison de l’estime et du crédit dont il bénéficiait auprès des milieux populaires et en particulier auprès des résistants. Très tôt Lazhar Chraïti prit part aux discussions et exprima son appui au projet. Ils continuèrent à échanger des propos sur les voies et moyens de se procurer des armes et d’en assurer l’acheminement. A ce moment-là, Hédi Gafsi leur apprit qu’un algérien était en contact avec quelques membres de l’organisation, et qu’il était en mesure de faire passer des armes à partir du territoire d’Algérie. Lazhar Chraïti lui rétorqua que personne d’autre que lui-même n’était en mesure de procurer des armes en Algérie eu égard aux vieilles relations qui l’attachaient aux responsables algériens depuis 1956 ; à cette époque, précisa-t-il. Il entre en contact avec M. Taïeb Mhiri Secrétaire d’Etat à l’Intérieur, et lui avait demandé de lui fournir 500 fusils de guerre pour pouvoir former des groupes de résistants qui combattraient aux côtés de l’armée de libération algérienne. Mais M. Taïeb Mhiri avait rejeté sa demande, précisant que les Algériens n’avaient pas besoin des Tunisiens. Lazhar Chraïti affirma à Hédi Gafsi et à Sassi Bouyahya que, une fois en possession des armes, livrées par M. Taïeb Mhiri, il avait l’intention de les garder et de s’en servir quand bon lui semblait. Il ajouta que, devant le refus opposé à sa demande, il entra en contact avec les Algériens, et leur fit la même proposition. Il lui fut répondu que son concours n’était d’aucune utilité car le gouvernement tunisien ne cessait d’aider matériellement et moralement la révolution algérienne et que les rapports qu’ils entretenaient avec les responsables tunisiens leur interdisaient de prendre sa requête en considération.

Au cours de cette même rencontre avec Hédi Gafsi, et en présence de Sassi Bouyahya, Lazhar Chraïti déclara qu’il lui était facile de se procurer des armes en Algérie ; seulement, il devait s’y rendre personnellement pour y rencontrer certains responsables qui ne manqueraient pas, à son avis, de répondre favorablement à sa requête. Il ajouta toutefois qu’en se rendant en Algérie dans les circonstances actuelles, il attirerait l’attention des autorités tunisiennes. C’est pourquoi il conseilla à Hédi Gafsi de se rendre en Algérie à cette fin, porteur d’une lettre de sa part au

Président Algérien Ahmed Ben Bella. Il lui expliqua, d’autre part, que le transit des armes était extrêmement aisé surtout par les frontières tunisiennes. Sassi Bouyahya fit remarquer à ce propos qu’il se chargeait de cette mission d’autant plus qu’il fut par le passé contrebandier. Quand Hédi Gafsi cita le nom d’Abdelaziz Akremi parmi les membres devant exécuter l’opération, Lazhar Chraïti rétorqua que ce dernier était un radoteur et un anarchiste, sans parler de la réputation qu’il s’était fait en semant la discorde entre les tribus de Gafsa ; aussi recommanda-t-il à Hédi Gafsi de s’en débarrasser.

Au cours de ce même entretien, Hédi Gafsi fit part à Lazhar Chraïti de son intention de se rendre à Gafsa en vue de contacter le responsable de la caserne, le capitaine Salah Hachanl avec lequel il avait des liens de parenté, pour lui soumettre leur projet et obtenir son ralliement à l’organisation. Ainsi il serait facile aux membres de l’organisation de se procurer des armes. Il ajouta qu’il serait préférable de surseoir à son voyage en Algérie en attendant le résultat de son entrevue avec Salah Hachani. Lazhar Chraïti approuva cette idée et insista pour que cette rencontre ait lieu dans les meilleurs délais. Il lui demanda de transmettre ses salutations à cet officier et de l’informer qu’il était venu le voir sur sa propre recommandation, soucieux de donner à sa recommandation davantage de poids ; il lui conseilla de se faire accompagner par Sassi Bouyahya de peur que les propos de Hédi Gafsi ne suffisent à eux seuls à convaincre Salah Hachani.

Deux jours après cet entretien, Hédi Gafsi se rendit à Gafsa dans sa propre voiture accompagné d’Abdelaziz Akremi et de Sassi Bouyahya. Arrivés à cette localité en fin de journée, ils y passèrent la nuit. Le lendemain, ils se rencontrèrent dans le café et s’y attablèrent. Abdelaziz Akremi s’employa à contacter ses amis en vue de préparer une réunion secrète qui devait se tenir le soir. Aux environs de midi, Hédi Gafsi se rendit à la caserne où il prit contact avec le capitaine Salah Hachani. Cette visite fut de pure courtoisie ; au coucher du soleil, il y retourna. Après avoir procédé avec lui à un échange de propos sur la situation politique dans la région, et discuté d’autres sujets de manière à préparer le terrain, il le mit au courant du projet qui se tramait, l’informa de l’objet de sa visite et des objectifs que l’organisation cherchait à atteindre. Il lui apprit, enfin, que parmi les membres de l’organisation -en cours de constitution- se trouvaient Abdelaziz Akremi et Lazhar Chraïti et que ce dernier l’avait chargé de lui transmettre ses salutations et le priait instamment d’accéder à la demande de son visiteur. Par la même occasion, il l’informa de la réunion que devait organiser le soir même Abdelaziz Akremi et à laquelle assisteraient Sassi Bouyahya et beaucoup d’anciens résistants qui avaient pris part à la lutte de libération. Salah Hachani écouta les propos de Hédi Gafsi. Au début, il se montre méfiant et mit en garde son interlocuteur des conséquences que pourrait engendrer l’étourderie dans de tels cas. Mais il ne tarda pas à approuver le principe du mouvement insurrectionnel et pria Hédi Gafsi de lui accorder un délai de réflexion avant de donner une réponse définitive qu’il lui ferait connaître à Tunis où il se rendait dans quelques jours.

A la suite de son entretien avec l’officier Salah Hachani, Hédi Gafsi se rendit au domicile d’Abdelaziz Akremi à Gafsa-gare où ils tinrent une réunion secrète à laquelle assistaient, outre le maître de céans et son gendre le Cheikh Larbi Ben Ahmed Akremi, Mohamed Ben Amara Ben Mabrouk Zaabouti, Larbi Bessamed Akremi, Sassi Bouyahya. Et ce n’est qu’après le départ de Sassi Bouyahya, c’est-à-dire au bout d’une heure et demie environ, que la discussion porta sur la gestion du renversement du régime. Au début de son intervention, Abdelaziz Akremi présenta Hédi Gafsi comme étant un membre important de l’organisation, qu’il avait réussi à contacter le Commandant de la garnison de Gafsa, Salah Hachani qui l’avait assuré que ses hommes et les moyens dont ils disposaient étaient au service du mouvement insurrectionnel. Puis ce fut au tour de Larbi Essamet de prendre la parole. Afin de mener à bien la mission qui lui était confiée, il demanda la mise à sa disposition de 500 fusils et de sommes d’argent qu’il distribuait aux volontaires qui exerceraient sous ses ordres ainsi qu’à leurs familles afin qu’ils puissent subvenir à leurs besoins ; Hédi Gafsi l’interrompit en affirmant que les armes seraient disponibles étant donné l’accord conclu avec l’officier Salah Hachani ; quant à l’argent, il n’en était pas question. Abdelaziz Akremi intervint et mit fin à la discussion en affirmant qu’il allait immédiatement faire ce qu’il fallait.

Tous poursuivirent leur entretien en évoquant le mécontentement qui régnait partout dans le pays et notamment dans les milieux de la résistance. Comme la situation devenait intolérable, il fallait saisir cette occasion pour déclencher l’insurrection dans les plus brefs délais. Pour ce qui est de la mise à exécution du complot, Abdelaziz Akremi proposa qu’elle eut lieu soit à Tunis, soit à l’occasion du déplacement du Président de la République à Gafsa et sa région ; dans les deux cas ce serait chose particulièrement aisée, précisa-t-il ; l’on procéderait d’abord à l’arrestation du Président, les membres du gouvernement et des personnalités destouriennes les plus marquantes. Les conjurés approuvèrent à l’unanimité une proposition selon laquelle certaines personnalités devaient être exécutées ; il s’agissait de M. Bahi Ladgham, du général Habib Tabib, de Amor Chachia, du capitaine Abdelkader, Commandant de la Garde Nationale, de Mahjoub Ben Ali, de Béchir Zarg Layoun, de Hassen Ben Abdelaziz El Ouardani et de Ali Marzougui, délégué de Remada. Quant au président de la République, aux membres du gouvernement et des dirigeants du Parti, ils seraient traduits devant les Tribunaux après leur arrestation.

 La réunion s’acheva sur cet accord. Hédi Gafsi prit congé de Abdelaziz Akremi qui lui recommanda de rapporter tout ce qui s’était déroulé au cours de cette réunion à Ahmed Rahmouni et de lui demander s’il disposait de nouveaux éléments, auquel cas il devrait lui dépêcher le nommé Ezzeddine Ben Mohamed Salah Chérif, originaire de Gafsa. Abdelaziz Akremi l’avait rencontré au début d’octobre 1982 au café Paparone sis à l’avenue de France à Tunis. Ezzeddine Chérif lui avait alors exprimé son profond ressentiment pour n’avoir pas encore été affecté dans un établissement d’enseignement primaire car il avait exercé en tant qu’instituteur, dans plusieurs écoles à l’intérieur du pays, son dernier poste d’affectation ayant été Hammam Sousse. Ezzeddine Chérif avait alors fait part à Abdelaziz Akremi de son désir d’exercer en Algérie. Car il ne pouvait supporter davantage la vie à Tunis et la situation politique qui y régnait. Abdelaziz Akremi sauta sur l’occasion pour lui faire miroiter un brillant avenir et lui expliqua que sa présence en Tunisie pourrait être profitable au peuple tunisien tout entier. Il continua à discuter avec lui jusqu’à ce qu’il acquit la certitude que Ezzeddine Chérif vouait une haine tenace aux responsables du pays. Il lui exposa alors l’idée de mise sur pied d’une organisation clandestine ayant pour but de renverser le régime. Constatant l’adhésion d’Ezzeddine Chérif à cette idée, il le mit au fait de ses intentions et des actions qu’il avait accomplies dans ce sens.

 Deux jours plus tard, il devait le présenter à Hédi Gafsi après l’avoir présenté au Cheikh Ahmed Rahmouni. Ainsi, Ezzeddine Chérif, du fait de son désœuvrement, devint le trait d’union entre les trois individus.

 A l’issue de la réunion de Gafsa, Abdelaziz Akremi demeura dans cette ville. Quant à Hédi Gafsi et Sassi Bouyahya, ils rentrèrent à Tunis et allèrent directement à Ezzahra pour rendre compte à Lazhar Chraïti de l’accord intervenu avec Salah Hachani évitant de faire mention de la réunion, du fait qu’ils étaient du désaccord entre lui et Abdelaziz Akremi.

 Lazhar Chraïti fut satisfait du résultat de l’entretien avec l’officier Salah Hachani et remit à Hédi Gafsi une carte de visite en lui demandant de lui ménager un rendez-vous avec l’ambassadeur de la République Arabe Unie pour s’enquérir de l’aide matérielle et morale, ou en armes, que pourrait apporter l’Egypte au mouvement insurrectionnel.

 Le même jour, Hédi Gafsi se rendit de chez Lazhar Chraïti au domicile du Cheikh Ahmed Rahmouni qu’il informa de ses activités à Gafsa, de la teneur de la réunion et de sa rencontre avec Salah Hachani. De son côté, Cheikh Ahmed Rahmouni informa son interlocuteur de l’entrevue qu’il a eue avec le pharmacien Noureddine Zaouche qu’il mit au courant du projet de mise sur pied d’une organisation clandestine. Ce dernier manifesta sa volonté de rester à l’écart, conseillant au Cheikh Ahmed Rahmouni de renoncer à de telles idées et de se consacrer à ses enfants et à son avenir.

 Il confirma par ailleurs sa rencontre avec Sahbi ben Mohamed Farhat qui accepta de se joindre à eux lorsque l’opération réussira. Sa mission consisterait, une fois l’opération réussie, à diffuser les communiqués à la radio. Cheikh Ahmed Rahmouni demanda à Hédi Gafsi de se hâter de convaincre l’officier Salah Hachani de pourvoir le mouvement en armes et si cela était réalisé à court délai, d’entamer rapidement les actions positives. Sur ces entrefaites les deux hommes se séparèrent. Le lendemain Cheikh Ahmed Rahmouni se présenta à l’atelier de Hédi Gafsi accompagné du Cheikh Kefli Ben Tahar Chaouachi, et demanda à Hédi Gafsi d’expliquer à cette nouvelle recrue la teneur de la réunion de Gafsa et ce qui avait été convenu avec l’officier Salah Hachani, afin de le convaincre. Le cheikh Kefli Chaouachi apprécia les déclarations de Hédi Gafsi et se montra confiant quant au succès du mouvement.

 Deux jours plus tard, Lazhar Chraïti se rendit au lieu de travail de Hédi Gafsi, et informa ce dernier qu’il a eu l’accord d’un officier de l’Armée nationale, Amor Bembli, qui, a-t-il dit, a vécu au Machrek arabe où il l’avait connu, et était féru d’idées révolutionnaires, opposé aux responsables tunisiens et disposé à rallier d’autres officiers de l’Armée nationale à l’organisation. Il lui parla de Hédi Gafsi et lui donna son adresse personnelle afin de les mettre en rapport dès le lendemain.

 Le lendemain vers midi, Lazhar Chraïti se présenta à l’atelier et proposa à Hédi Gafsi de déjeuner avec lui chez lui, en vue de lui présenter l’officier Amor Bembli vers treize heures trente.

 Hédi Gafsi accepta l’invitation de Lazhar Chraïti et l’accompagna chez lui au N° 1 de la rue Mazagran. Alors qu’ils passaient en voiture devant l’ambassade de la République Arabe Unie, Lazhar Chraïti se rappela ce qu’il avait demandé à Hédi Gafsi à propos du rendez-vous avec l’ambassadeur d’Egypte. Il insista pour qu’il descende accomplir cette tâche. Mais Hédi Gafsi lui promit de remplir cette mission à la première occasion et ils rentrèrent à la maison où ils déjeunèrent et restèrent jusqu’à l’arrivée d’Amor Bembli. Celui-ci se présenta à l’heure prévue. Hédi Gafsi le reçut et tous trois se mirent à discuter. Amor Bembli fit preuve d’une grande détermination à poursuivre son action au service de l’organisation, indiquant qu’il était en train de lier connaissance avec des officiers jouissant de sa confiance pour les rallier à l’organisation.

 Les trois individus se quittèrent vers 15h.30. Hédi Gafsi se rendit alors à l’ambassade d’Egypte où il fut reçu par l’attaché commercial. Il dit à ce dernier vouloir importer d’Egypte des produits sanitaires puis lui remit la carte de visite de Lazhar Chraïti portant le nom et l’adresse de son titulaire ainsi que sa qualité d’ancien commandant de l’armée tunisienne de libération, sollicitant un rendez-vous pour Lazhar Chraïti avec l’ambassadeur. Informé, ce dernier fixa rendez-vous pour le jour même à 18h.30.

Lazhar Chraïti, étant rentré chez lui à Ezzahra, Hédi Gafsi se rendit chez lui pour l’en informer puis le prit en voiture, pour le rendez-vous à l’ambassade d’Egypte. En cours de route, Lazhar Chraïti lui fit remarquer que si on l’interrogeait sur ses contacts avec l’ambassade, il prétendrait qu’il s’y était rendu pour recevoir des décorations qu’on lui avait décernées alors qu’il était au Machrek. Il recommanda à Hédi Gafsi de faire de même et de garder le secret.

 Lors de l’audience avec l’ambassadeur égyptien Lazhar Chraïti exposa l’action révolutionnaire qu’il a entamée avec certains civils et militaires, sollicitant l’appui du gouvernement égyptien sous forme d’armes, de fonds ou d’appui moral. Mais l’ambassadeur lui proposa de bien réfléchir avant d’entamer une telle action qui pourrait porter préjudice au peuple tunisien, lui affirmant qu’il pouvait revenir le voir plus tard. Effectivement, Lazhar Chraïti revint le voir dix jours plus tard. Mais cette fois-ci, l’ambassadeur fit preuve de plus de circonspection et refusa de soulever de nouveau avec lui la question. Même l’accueil fut réservé. Il est à noter que le diplomate égyptien avait, entre les deux visites, vu à la dixième foire internationale, Lazhar Chraïti en compagnie du général Habib Tabib et les avait salués.

 Au début d’avril 1962, et alors qu’il passait par l’avenue de Paris pour rencontrer le lieutenant Amor Bembli, Hédi Gafsi dut s’arrêter un moment du fait d’un accident de la circulation, et c’est alors qu’il vit près de lui Kaddour Ben Yochrot qu’il avait connu au cours de l’été 1961 à Bizerte lors de la bataille pour l’évacuation. Celui-ci le salua, lui demanda des informations sur l’accident de la circulation et le pria de le rejoindre, une fois le constat terminé, au café du croisement sur la route d’EI Aouina.

 Hédi Gafsi le rejoignit effectivement et resta avec lui près d’une heure. Kaddour Ben Yochrot qui avait quitté son poste à la garde nationale cherchait à obtenir une autorisation pour l’exploitation d’un café de deuxième catégorie. Mais les autorités compétentes avaient élevé beaucoup d’obstacles à son projet. Kaddour Ben Yochrot se mit à critiquer les responsables du pays. Hédi Gafsi en déduisit que son interlocuteur en voulait aux dirigeants du pays et lui fit part du mouvement qu’il préparait avec les membres de l’organisation. Kaddour Ben Yochrot accepta de se joindre à l’organisation et promit de multiplier ses visites au lieu de travail de Hédi Gafsi. En effet, il s’y rendit à deux ou trois reprises et devint un membre actif de l’organisation. Un jour il ramena avec lui une mitraillette « Stern » et quatre chargeurs ainsi qu’un chargeur pour mitraillette « Bereta ». Il informa Hédi Gafsi que le dénommé Mostari Ben Saïd (en fuite actuellement en Algérie) que Hédi Gafsi avait connu à Bizerte lors de la bataille pour la libération, disposait à Bizerte de grandes quantités d’armes qu’il était possible de récupérer. Hédi Gafsi accompagna Kaddour Ben Ben Yochrot à Bizerte où ils rencontrèrent Mostari Ben Saïd. Celui-ci devait les éconduire en prétendant que les armes étaient cachées sous une meule de paille appartenant à l’un de ses proches parents au Nadhour et qu’il ne pouvait les récupérer qu’après le déplacement de cette meule de paille. Ils le quittèrent puis revinrent le voir une seconde fois mais ne le trouvèrent pas et ne purent de ce fait prendre livraison des armes.

 Kaddour Ben Yochrot poursuivit ses activités pour consolider le mouvement. Il contacta à Bizerte Mohamed Salah Baratli et Ali Ben Salem Kchouk, connus pour leur appartenance au mouvement yousséfiste, et leur proposa d’adhérer à la nouvelle organisation, leur citant les noms des personnes, appartenant à ce mouvement et que lui avait communiqués Hédi Gafsi, tels que Abdelaziz Akremi, Cheikh Ahmed Rahmouni, le lieutenant Amor Bembli, Salah Hachami. En entendant ces noms, ils donnèrent leur accord total. Ensuite il leur présenta Hédi Gafsi pour qu’il leur confirme ce qu’ils avaient entendu, et pour se mettre d’accord avec eux sur le programme d’action. Il leur demanda de recruter d’autres personnes jouissant de leur confiance. Kaddour Ben Yochrot rapporta tous ces faits à son ami l’instituteur Ali Ben Béchir et l’incita à adhérer au mouvement aux côtés d’Ali Ben Salem Kchouk.

 Il est à remarquer que Mohamed Salah Baratli lui avait amené au début d’avril 1962 le dénommé Salah Ben Haj Ahmed Chakroun, greffier au Tribunal cantonnal de Bizerte et lui avait remis 50 dinars qui, avait-il dit, lui étaient adressés par Abdelaziz Chouchane de Libye où l’avait rencontré le greffier à l’occasion d’une excursion organisée par l’Institut de Langues Vivantes vers la fin du mois de mars de la même année et avec lequel il avait évoqué la situation dans le pays. Abdelaziz Chouchane devait inciter le greffier, qui était son collègue avant l’indépendance, de constituer un parti d’opposition composé d’éléments mécontents et placé sous la bannière du parti constitué par Mohamed Abdelkéfi en mars 1962. Il lui avait également promis de lui fournir de l’argent et de rester en contact avec lui par l’intermédiaire d’une personne dont il ne devrait pas chercher à connaître ni la nationalité ni le nom. A la mi-août, Salah Chakroun fut contacté par une personne qui se disait être algérienne et s’appeler Hassen Chérif et qui lui remit 250 dinars de la part de Abdelaziz Chouchane, pour les partager entre les éléments du parti d’opposition. Cette personne le quitta le jour même et revint le voir à la fin de septembre pour savoir où en était le mouvement et en informer Abdelaziz Chouhane qui devait se rendre par la suite en Algérie. Salah Chakroun l’informa que tout allait pour le mieux et que le groupe s’activait clandestinement. Salah Chakroun avait dépensé la somme d’argent reçue pour ses propres besoins sans en informer Mohamed Salah Baratli.

 Par ailleurs, Salah Chakroun rencontra au mois de juillet le dénommé Ali Ben Haj Ahmed Maoui, fonctionnaire à la direction des écoles et l’informa de sa visite au Caire et en Libye et de sa rencontre avec Abdelaziz Chouchane ainsi que de la teneur de leur discussion sur la création à Bizerte d’une cellule du parti, annoncé par le yousséfiste Mohamed Abdelkéfi. Ali Maoui approuva cette idée et manifesta son désir de contribuer à la création de cette cellule.

Salah Chakroun retourna à Bizerte sans renouer avec Ali Maoui qui l’avait attendu jusqu’en octobre 1962. Lassé d’attendre, Ali Maoui adressa à Salah Chakroun une lettre, en date du 22 octobre 1962, pour lui demander l’adresse d’Abdelaziz Chouchane. C’est alors que Salah Chakroun se rendit à Tunis et informa Ali Maoui que Abdelaziz Chouchane se trouvait en Algérie ou s’apprêtait à s’y rendre.

 A la même époque, Habib Hanini était rentré de France. Ali Ben Salem Kchouk et Mohamed Salah Baratli lui rendirent visite pour lui souhaiter un bon retour. Ils lui demandèrent s’il était au courant de la constitution en France d’un mouvement d’opposition sous l’appellation de «Parti du Peuple ». Habib Hanini leur répondit qu’il avait appris cela en France et qu’il s’agissait d’un mouvement groupant quelques étudiants conduits par un certain Mohamed Hédi, originaire de Sfax, et ancien élève exclu.

 Deux semaines environ plus tard, Ils revinrent le voir et lui demandèrent s’il avait entendu parler d’une station radio clandestine s’intitulant « voix de Tunisie », émettant à partir de l’Algérie et dirigée par Abdelaziz Chouchane, au nom de l’opposition ou par un groupe de réfugiés en Algérie. Habib Hanini leur répondit avoir eu vent d’une rumeur selon laquelle une station radio allait voir le jour et émettre à partir du territoire algérien. Cette rumeur lui avait été rapportée par Ali Ben Salem Kchouk qui lui avait rendu visite quelques jours plus tôt pour lui dire qu’un employé de la radio nationale, Mohamed Ben Othman Ben Hamda Gabsi, dit Salah, avait contacté l’attaché de presse égyptien Ahmed Mahaba pour se plaindre de l’insuffisance de son traitement et de sa situation. Ce diplomate égyptien l’avait informé qu’une radio clandestine allait incessamment émettre à partir du territoire algérien afin d’attaquer le gouvernement tunisien et qu’il pouvait lui remettre, s’il le voulait, une lettre de recommandation pour Messaoudi qui dirigeait cette station radio pour l’embaucher séance tenante. Ali Ben Salem Kchouk informa Habib Hanini que l’opposition au régime existait en France, en Algérie, au Machrek et en Tunisie même. Il lui manquait seulement la coordination.

 A la fin de novembre Habib Hanini fut invité à se rendre auprès de Ali Ben Salem Kchouk et Mohamed Salah Baratli qui, au domicile d’Ali Ben Salem Kchouk, l’informèrent de la constitution prochaine d’un mouvement organisé et sollicitèrent sa contribution pour amener les organisations nationales à soutenir ce mouvement d’opposition en cas de succès et ce en prononçant des discours parmi la foule pour la convaincre de son utilité.

 Habib Hanini refusa, au début, cette requête, affirmant qu’il ne pouvait s’engager avant de connaître les objectifs du mouvement et ses dirigeants et de savoir s’il y avait une main étrangère derrière le mouvement. Mohamed Salah Baratli s’engagea à l’éclairer là-dessus ultérieurement.

 Ensuite, il suggéra au dénommé Mohamed Gara (Mohamed Kara), Secrétaire général de la Municipalité de Bizerte de convaincre Habib Hanini. Mohamed Gara contacta Habib Hanini et l’informa que l’instituteur Ali Ben Béchir cherchait à le contacter pour l’entretenir d’une question importante. Le soir même Habib Hanini rencontra au café « le Lido » Ali Ben Béchir qu’il prit dans la voiture de la délégation du parti. En cours de route, Ali Ben Béchir lui communiqua les informations qu’il détenait de Kaddour Ben Yochrot sur l’organisation qui comprenait des éléments de l’armée et plusieurs personnalités civiles, et lui dit que Kaddour Ben Yochrot désirait le voir participer au mouvement en procurant les armes et en prononçant des discours devant les foules. Il lui cita alors les noms d’Abdelaziz Akremi, Lazhar Chraïti, Hédi Gafsi et Amor Bembli en précisant que le soulèvement serait armé.

 A l’exception de Kaddour Ben Yochrot, tous les conspirateurs de Bizerte continuèrent leurs démarches auprès d’Habib Hanini et finirent par le convaincre de se joindre à eux.

 A Tunis, Kaddour Ben Yochrot demeura en contact avec les membres de l’organisation avec lesquels il se réunissait sans leur révéler le nom d’Habib Hanini ; il continuait à solliciter l’adhésion de nouveaux éléments. C’est ainsi qu’il contacta Tahar, dit Slah, Ben Mohamed Zerni, qui avait été condamné aux travaux forcés pour participation au complot yousséfiste et placé sous surveillance administrative. Kaddour Ben Yochrot lui proposa de prendre part au complot ; d’abord il acquiesça non sans quelques hésitations. Mais, lorsqu’il lui présenta Hédi Gafsi, il manifesta son entière disposition et promit qu’il se tiendrait tout prêt, le moment venu, surtout qu’on lui avait dit que l’armée participerait au soulèvement.

Ainsi, les éléments les plus importants du mouvement s’employèrent à drainer vers l’organisation le maximum de personnes jouissant de leur confiance. Amor Bembli réussit entretemps à présenter le capitaine Moncef El Materi à Hédi Gafsi en précisant qu’il fait désormais partie des membres du mouvement. Puis à l’issue d’une discussion, Moncef El Materi les quitta en leur recommandant la discrétion totale et le respect des principes adoptés.

 Après sa visite à la caserne Slaheddine Bouchoucha, Hédi Gafsi se fit accompagner par Amor Bembli jusqu’à son domicile. En cours de route, ce dernier lui apprit qu’un officier ou plutôt d’autres officiers avaient été mis au courant du complot et qu’ils rejoindraient l’organisation le plus tôt possible, il s’agissait de Bouzouita, Bouassida et Ezzermdini. Lors d’une autre entrevue,

Amor Bembli promit d’amener ces trois officiers chez lui pour les présenter à Hédi Gafsi. A l’heure convenue, Hédi Gafsi et Sassi Bouyahya se présentèrent mais trouvèrent Amor Bembli seul chez lui. Quand ils l’interrogèrent sur l’absence des officiers, Amor Bembli prit la voiture de Hédi Gafsi et revint après un instant accompagné du capitaine Mohamed Barkia qui s’avéra être un fervent partisan du soulèvement. Il affirma même, à propos d’une remarque de Hédi Gafsi sur l’absence des trois officiers, qu’il s’en occuperait afin que pareil agissement ne se renouvelât plus.

De son côté, Hédi Gafsi tenait absolument à retourner à Gafsa pour reprendre ses discussions avec Salah Hachani. Mais le hasard voulut qu’il le rencontrât à Tunis au début du mois de novembre (1962). Il le prit avec lui dans sa voiture et fit venir Amor Bembli qui lui expliqua le plan à suivre, en définissant le rôle dévolu aux militaires. Salah Hachani a fini par être convaincu et commença à émettre des avis sur les moyens susceptibles de garantir le succès. Comme son collègue lui demanda jusqu’à quel point on pouvait se fier aux officiers, Salah Hachani répondit qu’il ne faisait confiance qu’à un seul qu’il considérait à la fois comme ami et frère. Il s’agissait de Kebaïer El Meherzi. Avant de se quitter, Amor Bembli promit de fixer la date d’une réunion groupant les civils et les militaires disposés à participer au complot, et que Hédi Gafsi se chargerait de la communiquer à tous.

 Hédi Gafsi put d’autre part faire la connaissance de l’Algérien Sahari Hassen Ben Abdallah qui venait souvent en Tunisie pour ses activités commerciales avec Jomaa Najar, et lui exposa le programme de son organisation, lui demandant d’intervenir pour lui procurer une quantité d’armes d’Algérie. Mais l’Algérien lui répondit que les civils ne disposaient pas d’armes à Annaba, à l’exception d’un seul et unique révolver silencieux d’une valeur de cent dinars. Il lui suggéra de tenter de récupérer les armes et munitions abandonnées aux frontières tuniso-algériennes par l’armée de libération algérienne.

 Hédi Gafsi rapporta ces propos au Cheikh Ahmed Rahmouni qui lui suggéra d’acheter le révolver silencieux au cas où l’Algérien le rapporterait.

 Hédi Gafsi ne cacha pas ses idées subversives et sa participation au mouvement insurrectionnel à son père, Ali B.Mustapha Gafsi. Il parvint même à l’amener à partager ses opinions et ses desseins politiques ; il le présenta ensuite à Lazhar Chraïti, à Abdelaziz Akremi, à Ahmed Rahmouni et à Sassi Bouyahya avec lesquels il se réunit, partageant ainsi leur point de vue en les assurant de son plein accord sur toutes leurs activités, tout en sachant que des officiers de l’armée faisaient partie de la bande des comploteurs ; à la mi-novembre (1962), Ali Gafsi amena l’un de ses vieux amis, Ahmed Tijani Ben Mekki Ben Boubaker et le présenta à son fils Hédi Gafsi qui lui demanda d’intégrer les rangs de leur mouvement, étant donné son désaccord avec les membres du gouvernement tunisien et l’hostilité qu’il leur vouait.

 Ahmed Tijani voyait souvent Hédi Gafsi qui le présenta à Lazhar Chraïti, à Sassi Bouyahya, à Amor Bembli ; tous étaient unanimes à renverser le régime. Hédi Gafsi était tellement subjugué et hanté par le complot qu’il ne songeait plus qu’à déterminer tous les lieux sensibles et importants dans le pays ; une fois rassuré en ce qui concerne l’armée, il s’occupa des rouages de la police ; c’est ainsi qu’il parvint à attirer dans ses filets le commissaire Mohamed B. Ali Methnani à force de lui offrir à boire, à l’emmener dans des lieux de distraction au-dessus de ses moyens tout en lui prêtant de l’argent ; Et c’est ainsi que le commissaire le fit entrer, par trois fois, de nuit dans la caserne des gardiens de la Paix où il lui fit visiter le centre de tir, le garage et les dépôts d’armes ; il lui expliqua également le déroulement de la surveillance de nuit et le renseigna sur le nombre des agents chargés de cette mission ; en ce qui concerne les locaux de la direction de la Sûreté Nationale, il lui déclara qu’éventuellement, il l’introduirait dans le centre des télécommunications ; aucune crainte, aucune difficulté ne seraient à redouter au moment de l’exécution du complot, pour pénétrer dans les locaux et occuper la direction de la police, surtout la nuit, le nombre des agents en faction ne dépassant pas neuf.

Désespérant de se procurer des armes auprès de Mostari Ben Saïd à Bizerte, dans l’intention de les remettre à Abdelaziz Akremi à Gafsa afin d’armer ses partisans civils, Hédi Gafsi s’en alla trouver ce dernier muni de la mitraillette et des quatre chargeurs que lui avaient confiés Kaddour Ben Yochrot ; dès son arrivée à Gafsa, il rencontra Abdelaziz Akremi, la mitraillette fut remise à Cheikh Larbi B. Ahmed Akremi qui la confia à son tour à Ali Ben Abdallah Ben Mohamed Akremi chez qui elle fut retrouvée au cours de la perquisition.

Toute cette activité se déroula avant le mois de novembre 1962 ; Hédi Gafsi rapportait à Lazhar Chraïti tout ce qui se passait et le renseignait sur les nouveaux adhérents au mouvement que ce fût à Tunis ou à Bizerte ; il en informait également Sassi Bouyahya qui ne manquait pas de lui rendre visite chaque fois qu’il revenait de Gafsa.

Quant à Abdelaziz Akremi, il arriva à Tunis vers le début de décembre (1962) ; il rencontra Hédi Gafsi et Ahmed Rahmouni qui lui apprirent en détail, tout ce qui s’était passé ; puis il se rendit à la « Direction des écoles » pour inscrire un élève, un proche parent ; une fois dehors, il eut la surprise de rencontrer le fonctionnaire Ali Maoui qui s’empressa de le saluer, en dépit de la haine implacable qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre depuis les troubles de «la Voix de l’étudiant zitounien» en 1951 ; Ali Maoui l’introduisit dans son bureau ; il lui parla de sa situation particulière et de ses faibles émoluments ; puis il lui apprit que l’Algérien Zidane était retenu à Tunis. Cet Algérien était étudiant à Tunis ; en 1957, il rejoignit les rangs de la résistance algérienne ; assistant aux cérémonies du 1er novembre, il rencontra le yousséfiste Abdelaziz Chouchane qui lui demanda de transmettre ses salutations à Ali Maoui tout en le priant instamment de le rencontrer pour lui confier qu’il se plaignait du nombre restreint des partisans de l’opposition, en Algérie, de sorte qu’il leur était difficile d’agir tout seul ; et Abdelaziz Chouchane de lui dire : « Est-ce qu’il n’y a plus d’hommes à Tunis ni d’éléments capables pour les rejoindre et renforcer leurs rangs ? »

Ali Maoui dit à son visiteur, Abdelaziz Akremi qu’il avait pensé alors à lui du fait de l’éloquence et de la puissance d’expression dont il était réputé. Ali Maoui avait demandé à l’Algérien Salah Zidane de prendre l’avis d’Abdelaziz Akremi, en Algérie, à l’effet de rejoindre les yousséfistes. A son départ en Algérie, Zidane prit note du nom d’Abdelaziz Akremi, et promit de faire parvenir sa réponse. A ces mots, Abdelaziz Akremi lui apprit l’existence de l’organisation insurrectionnelle qui comptait dans ses rangs des militaires ; mais Ali Maoui ne le prit pas au sérieux et lui proposa de se rendre en Algérie pour contacter les membres de l’opposition et travailler avec eux en qualité de speaker ou de journaliste. Abdelaziz Akremi ne répondit pas à la proposition d’Ali Maoui mais il lui dit qu’il aurait à discuter de nouveau avec lui de ce sujet pour plus de réflexion et lui promit de lui envoyer Ezzedine B. Mohamed Chérif pour servir de trait d’union entre eux, car Abdelaziz Akremi ne pouvait se rendre continuellement à Tunis. Une semaine plus tard environ, Abdelaziz Akremi envoya son messager Ezzeddine Chérif auprès d’Ali Maoui en lui demandant de lui faire connaître s’il y avait du nouveau de la part de Salah Zidane et d’Abdelaziz Chouchane ; Ali Maoui répondit qu’il n’y avait rien à signaler.

 A la suite de l’entretien qu’il eut avec Ali Maoui à « la direction des écoles »,  Abdelaziz Akremi se rendit chez Hédi Gafsi où fut organisée une soirée à laquelle furent invités Amor Bembli et Salah Hachani qui arriva, accompagné, pour la 1ère fois, de Kebaïer El Meherzi, à un moment donné Abdelaziz Akremi prit la parole pour inciter les officiers à revendiquer la paternité du soulèvement, une fois placés par l’organisation devant le fait accompli ; Salah Hachani lui répondit qu’il fallait prendre ses précautions et agir avec circonspection, ajoutant que la situation économique était favorable à la bonne exécution du plan établi, puis il demanda à son collègue Kebaïer El Meherzi d’émettre son avis à ce sujet ; il répondit qu’il considérait Salah Hachani comme son frère et qu’il l’appuyait dans toutes ses décisions et dans tous ses actes.

 Par ailleurs, pendant la première semaine du mois de décembre 1962, les rencontres de Habib Haninl, Mohamed Salah Baratli, Ali Ben Salem Kchouk et Taïeb Béchir se multiplièrent à Bizerte. Habib Hanini était un fervent partisan du soulèvement mais il avait peur que les membres de l’organisation ne fussent pas fermement décidés à aller jusqu’au bout mais lorsqu’il apprit la participation des officiers de l’armée, son appréhension augmenta à l’idée de voir les militaires accaparer le pouvoir et en exclure les civils ; après mûre réflexion et étude approfondie de la situation, il se rendit compte que ces civils n’avaient aucune garantie ; aussi prit-il la décision d’aller à l’école des cadres de la garde nationale à Bir-Bouragba où il exposa l’affaire à l’un de ses grands amis, l’officier Hassen Marzouk et lui demanda de lui donner son avis : fallait-il prendre part au complot ou bien fallait-il présenter un programme qui servirait de charte propre à garantir les droits des civils, une fois le putsch accompli. Tout d’abord Hassen Marzouk se garda de donner son avis mais lorsque Habib Hanini lui apprit – d’après Mohamed Salah Baratli- l’existence d’officiers de l’armée nationale de toutes les casernes et de représentants civils de toutes les régions de la République, parmi les membres de l’association, il fut vivement intéressé par l’affaire qu’il approuva, puis il demanda à Habib Hanini de revoir la question, avec minutie, avec ceux qui la lui avaient exposée et de bien connaître ceux qui se rattachaient à lui.

A son retour à Bizerte, Habib Hanini eut un entretien avec Ali Ben Salem Kchouk et Mohamed Salah Baratli et les informa de sa rencontre avec l’officier de la garde nationale et de la teneur de la conversation qui eut lieu entre eux. Il leur demanda d’organiser une rencontre entre Hassen Marzouk et un membre de l’organisation, un militaire de préférence. Ils approuvèrent tous les deux son idée et suggérèrent la désignation de Amor Bembli.

 Le 10/12/1962, Mohamed Salah Baratli, et Ali Ben Salem Kchouk dépêchèrent Kaddour Ben Yochrot auprès de Hédi Gafsi pour lui demander d’envoyer Amor Bembli à Bizerte afin qu’il lui fût fixé un rendez-vous avec Hassen Marzouk.

 Le 12 /12/1962, Amor Bembli se rendit à Bizerte en compagnie de Kaddour Ben Yochrot et de Hédi Gafsi. Ils se rendirent tous les trois chez Ali Ben Salem Kchouk qu’ils trouvèrent en compagnie de Mohamed Salah Baratli ; là, il fut décidé d’un commun accord que la rencontre de Amor Bembli et de Hassen Marzouk aurait lieu le samedi 15/12/1962. Il a été convenu que «Jannane » servirait de mot de passe. Ce mot qui désignait Amor Bembli fut choisi par Habib Hanini qui ne rencontra pas les trois membres de l’organisation arrivés ce jour-là à Bizerte. Il demeura chez lui et s’employa à communiquer avec les trois membres tantôt avec Ali Ben Salem Kchouk, tantôt avec Mohamed Salah Baratli jusqu’à ce que l’accord fût conclu, depuis son domicile Habib Hanini téléphona à Hassen Marzouk pour l’informer de l’heure à laquelle « « Jannane » lui rendrait visite.

 Le jeudi 13/12/1962, la réunion décidée auparavant se tint chez Hédi Gafsi, y assistèrent, outre le maître de céans, Lazhar Chraïti, les officiers Amor Bembli, Bouassida, Kamoun, Mohamed Barkia et un autre qui n’avait pas pu être identifié, y assista pour la 1ère fois, Temime Hmaïdi Tounsi venu sur Invitation expresse de Amor Bembli pour qu’il accordât davantage de crédit aux propos de Amor Bembli. En effet, Amor Bembli l’avait rencontré début novembre (1962) et lui avait exposé son projet sans parvenir à le convaincre. Depuis, ils ne s’étaient plus revus jusqu’à la tenue de cette réunion à laquelle Amor Bembli l’invita sous prétexte que le projet allait être mis à exécution.

Cette réunion fût consacrée à l’étude de la procédure et de la date de l’exécution du putsch ; par cette même occasion, il a été procédé à l’évaluation des actions aussi bien par les militaires que par les civils. A ce sujet a été évoqué le fait que le capitaine Moncef El Materi avait réussi grâce au concours de Kebaïer El Meherzi à pénétrer au Palais présidentiel, bien plus à s’introduire à l’intérieur de la chambre à coucher du Président de la République, et à se faire une idée du nombre d’agents chargés de la garde et dont le nombre selon ses propres termes ne dépasse pas les dix. Les militaires discutèrent de la répartition des casernes importantes entre les officiers conjurés. Quant au sud du pays les civils qui seraient entretemps armés s’en chargeraient. La réunion fût levée après que rendez-vous fut fixé au 18 du même mois (18 décembre 1962) pour décider de la date du coup d’Etat qui serait peut-être le jeudi 20 décembre 1962 au soir, un jour seulement avant le départ du Président de la République pour le Kef. Hédi Gafsi avait dressé la liste nominative de toutes les personnalités gouvernementales, destouriennes et syndicales qui devaient être arrêtées en cas de succès du complot. Il sera procédé par la suite à l’élargissement de M. Jallouli Farès et de certains secrétaires d’Etat sans envergure politique. Quant à Mongi Slim, il sera dans un premier temps arrêté, puis placé en résidence surveillée jusqu’à la conclusion d’un accord avec lui en vue de le nommer à la tête du nouvel Etat. Les autres seront traduits devant un tribunal populaire.

Quant au Président Bourguiba, il avait été décidé de l’accuser de haute trahison et de le faire comparaître devant un tribunal militaire.

Par ailleurs, Mohamed Masmoudi, ancien Secrétaire d’Etat à l’Information et à l’Orientation, serait placé en résidence surveillée en attendant que son attitude vis-à-vis de la situation née du complot se précisât. Au cas où il serait favorable au mouvement le portefeuille des Affaires étrangères lui serait confié.

Etant donné qu’un nouvel élément, Temime Hmaïdi Tounsi, considéré comme un intellectuel dynamique, ayant reçu en Orient une formation arabe solide a rallié les rangs de l’organisation, Amor Bembli, en accord avec Hédi Gafsi, l’a chargé de collecter un supplément de renseignements sur la maison de la Radio et sur ses différents services et techniciens.

En fait, le 14 décembre 1962, Temime Hmaïdi Tounsi se rendit à la Maison de la Radio l’examina de l’extérieur, dénombra les voitures stationnées dans son garage ; puis sous prétexte de contacter le bureau de la revue « El Idhaa», il monta au 1er et au 2ème étages qu’il parcourut ; prenant ainsi connaissance des différents pavillons, des studios et du centre des archives. Comme son intention était de connaître les noms des techniciens et des autres employés, une liste se trouvant sur le bureau du rédacteur en chef de la revue et portant les noms et numéros de téléphone de ceux-ci attira son attention. A cet effet, il rendit visite à son ami Abderraouf Khénissi qui assurait les fonctions de rédacteur à la radio et qui occupait le bureau contigu à celui du rédacteur en chef. Il l’appela du dehors et pénétra avec lui à l’intérieur du bureau de son chef en l’absence de ce dernier. Temime Hmaïdi Tounsi demanda alors à Abderraouf Khénissi de lui remettre le dernier numéro de la revue : lorsque son ami le laissant seul, se rendit à son bureau pour lui chercher le numéro demandé, il fit main basse sur la liste qu’il cacha dans l’une de ses poches.

Ce même Temime Hmaïdi Tounsi fut chargé par Amor Bembli de recruter Abdessattar Ben Salah El Hani Mais ce dernier bien que pressenti à plusieurs reprises s’est cantonné dans un refus catégorique et ne participa à aucune action.

Le samedi 15 décembre 1962 accompagné de Temime Hmaïdi Tounsi, Kaddour Ben Yochrot et Amor Bembli, Hédi Gafsi se rendit à bord de sa voiture à Bir Bouregba, lieu de travail de l’officier de la garde nationale Hassen Marzouk. Amor Bembli se rendit seul à l’Ecole des cadres de la garde nationale pour y rencontrer, comme convenu, son commandant muni du mot de passe « El Jannane ». Quant à ses compagnons, ils l’attendirent au café de la localité jusqu’à ce qu’il fût de retour après environ deux heures et demie.

Les deux officiers discutèrent du coup d’Etat. A ce sujet, Hassen Marzouk s’opposa à la participation des éléments yousséfistes et à tout élément ayant des visées personnelles, car il considérait que cela rebuterait les milieux populaires. Il attira l’attention sur le manque de cadres qui résulterait de l’éviction des responsables en place et s’enquit de la possibilité de conclure un pacte qui rassemblerait toutes les garanties et les données qui seraient soumises au peuple au moment où il serait procédé à la mise en exécution du putsch. Afin de calmer ses appréhensions et de le convaincre que le pouvoir serait démocratique et non détenu par les militaires qui se retireraient aussitôt qu’une Assemblée Nationale serait constituée, Amor Bembli apprit à son interlocuteur que l’organisation pensait faire appel à M. Mongi Slim, une fois le putsch accompli, étant donné qu’il se trouvait à l’étranger, loin de l’environnement politique qui sévissait dans le pays. En ce qui concerne les autres points, Amor Bembli pria Hassen Marzouk d’assister à la réunion qui se tiendra le 18 décembre 1962, pour soumettre ses idées qui à son avis étaient judicieuses et intéressantes. Mais l’officier de la garde nationale s’excusa de ne pouvoir répondre à l’invitation et promit d’assister aux réunions ultérieures. Il poursuivit en faisant remarquer que la désobéissance de certains gardes nationaux n’était pas exclue. Amor Bembli répondit alors que l’organisation avait pris toutes ses précautions en prévision de pareille éventualité et qu’elle était en train de prendre d’autres mesures de prévention.

Après cet entretien qui dura deux heures et demie, Amor Bembli rejoignit ses trois compagnons qui l’attendaient au café de Bir-Bouregba.

Le dimanche 16 décembre 1962, au matin, Amor Bembli rencontra son collègue Mohamed Barkia qui l’informa que le lieutenant Hamadi Ben Guiza de la caserne de Bouficha était une personne digne de confiance sur laquelle l’on devait compter. Un rendez-vous fut fixé pour le jour même à 15 h à ladite caserne pour s’entretenir avec lui à propos de l’organisation et de la possibilité de son ralliement à ses rangs.

Après cette rencontre, Amor Bembli alla trouver Hédi Gafsi et lui rendit compte de son entretien avec Mohamed Barkia. L’après-midi Hédi Gafsi à bord de sa voiture et accompagné de Temime et Kaddour Ben Yochrot amena Amor Bembli à Bouficha. Sur leur chemin, ils déposèrent Temime Hmaïdi Tounsi et Kaddour Ben Yochrot à Bir-Bouregba ou ils devaient les attendre au café de la ville ; étant donné que Temime gardait encore la liste subtilisée au bureau du rédacteur en Chef de la revue El Idhaa, il occupa son temps à la recopier afin de remettre l’original le lendemain à sa place de peur que son ami ne devienne objet de suspicion par sa faute.

Hédi Gafsi et Amor Bembli poursuivaient donc leur route en direction de la caserne de Bouficha; trois km plus loin, ils croisèrent le capitaine Mohamed Barkia qui roulait dans le sens inverse. Il était trois heures et quart de l’après-midi. Il leur apprit qu’il était resté à les attendre de sorte que l’heure du rendez-vous fut dépassée ; il ajouta qu’il avait obtenu l’accord de l’officier Hamadi Ben Guiza quant à son adhésion au mouvement insurrectionnel ; un autre officier du nom de Al Katib, dit-il, de la même caserne, fit son ralliement à l’organisation ; c’est alors que Amor Bembli et Hédi Gafsi laissèrent le capitaine Mohamed Barkia poursuivre sa route, puis ils retournèrent à Tunis ; de passage à Bir-Bouregba ils reprirent leurs deux compagnons. A Tunis le groupe se scinda en deux, le 1er comprenait Amor Bembli et Hédi Gafsi qui se rendirent à la caserne de Menzel Bourguiba pour rencontrer le capitaine Al Amri, mais en vain, il n’y était pas ; de leur côté, Temime Hmaïdi Tounsi et Kaddour Ben Yochrot se mirent sur les traces des techniciens employés à la Radio Nationale pour connaître leurs adresses. L’après-midi de ce même jour, Temime Hmaïdi Tounsi, sur recommandation de Amor Bembli, se rendit à l’ambassade d’Egypte pour obtenir un rendez-vous avec l’ambassadeur et se présenter à lui au monde l’organisation en vue de solliciter son appui, le cas échéant ; mais c’était dimanche, et Temime Hmaïdi Tounsi ne trouva personne pour s’entretenir avec lui, aussi reporta-t-il l’entrevue à plus tard. Celle-ci n’eut pas lieu, le complot ayant été découvert.

Le lundi 17 décembre 1962, Habib Hanini, se rendit à l’école des cadres de la garde nationale à Bir-Bouregba en compagnie de Mohamed Salah Baratli et de Ali Ben Salem Kchouk ; il laissa ses deux compagnons au café du village et rencontra son ami Hassen Marzouk ; auquel il demanda des éclaircissements à propos de l’entretien qui s’était déroulé le 15 décembre 1962 entre Amor Bembli et lui-même ; l’officier de la garde nationale lui fournit tous les détails de la conversation, « la garde nationale, est-elle décidée à participer au mouvement insurrectionnel» ?, ajouta Habib Hanini, « y-a-t-il quelqu’un capable de les attirer dans les rangs du mouvement ? ». Le commandant de la section de la garde mobile, est « en mains », répondit Hassen Marzouk qui précisa que l’on pouvait compter sur les chefs de postes de Bizerte, de Sejnane et de Menzel Bourguiba. Cependant, il manifesta son appréhension quant au chef de la section de Bizerte, le nommé Abdallah dont il proposa la mise en état d’arrestation, au moment de l’exécution du soulèvement, puis la remise en liberté en cas de son ralliement au mouvement.

Habib Hanini proposa, au cours de sa rencontre avec Hassen Marzouk cette fois-ci, d’étudier ensemble les avantages à tirer des paroles de Amor Bembli et des programmes de l’organisation; à ce moment-là, dit-il, trois points seront à déduire, points ayant valeur de décision : le ralliement au mouvement d’une manière effective et la poursuite de toute activité en son sein jusqu’à la fin s’il s’avère que l’organisation repose sur une base solide ; dans le cas contraire, ils se retireront et laisseront les autres membres conduire leurs affaires, seuls, ou bien, ils dévoileront tout aux autorités afin de passer à leurs yeux et aux yeux des responsables de l’Etat pour des gens loyaux qui surveillaient les pissements des criminels pour les espionner et se convaincre d’une manière certaine de leur comportement.

Mais le 17 décembre 1962, Habib Hanini trouva son ami Hassan Marzouk convaincu de la force de l’organisation et de la puissance de sa structure, aussi convinrent-ils de suivre ses pas.

 Le jour même c’est-à-dire, le 17 décembre 1962 Hédi Gafsi et Amor Bembli lancèrent des invitations aux membres de l’organisation -et en particulier ceux gui n’en avaient pas reçu- pour assister à la réunion prévue pour le lendemain 18 décembre 1962, par exemple Abdelaziz Akremi, Ahmed Rahmouni, Sassi Bouyahya et d’autres parmi les militaires et les civils.

 Ce jour-là, vers midi, Hédi Gafsi et Lazhar Chraïti contactèrent d’une façon particulière, Salah Hachani et insistèrent auprès de lui afin qu’il amenât avec lui le Commandant Abdessadok Ben Saïd qui, mis au courant de l’organisation, demeurait hésitant et se refusait à donner son accord.

 Dans ces mêmes circonstances, Habib Hanini rencontrait à Bizerte Mohamed Salah Baratli et Ali Ben Salem Kchouk et se mit d’accord avec eux pour assister, pour la première fois, à cette réunion avec les membres de l’organisation ; il sera accompagné de Ail Ben Salem Kchouk pour faire la connaissance de tout ce monde et pour pouvoir participer à la discussion et émettre son avis.

 Le mardi 18 décembre 1962 vers 17h.30, Habib Hanini se rendit à Tunis, en compagnie d’Ali Ben Salem Kchouk ; à l’Avenue Mohamed V, Ali Ben Salem Kchouk laissa Habib Hanini dans sa voiture, s’absenta un quart d’heure puis revint en compagnie de Kaddour Ben Yochrot. Tous trois se rendirent ensuite au domicile de Hédi Gafsi, mais ils n’y trouvèrent personne ; quelques instants plus tard ils furent rejoints par son compagnon, celui-là même qu’avait rencontré Habib Hanini, pour la première fois, au cours de la bataille de l’évacuation à Bizerte en 1961 ; Ils furent également rejoints par Lazhar Chraïti, Abdelaziz Akremi, Ahmed Rahmouni et Temime Hmaïdi Tounsi.

 C’est qu’il avait été décidé que tous les membres de l’organisation, civils et militaires se retrouveraient à 20 heures trente le 18 décembre 1962 chez Hédi Gafsi pour regagner ensuite le lieu de la réunion, c’est-à-dire le domicile de Lazhar Chraïti. Vers 20 heures, arriva Amor Bembli pour leur apprendre que les militaires avaient décidé de n’accepter la présence que de quatre civils : Hédi Gafsi, Abdelaziz Akremi, Lazhar Chraïti et Temime Hmaïdi Tounsi.

Du côté des militaires, tous les officiers seraient présents excepté Salah Hachani. A cette nouvelle, les civils, courroucés, décidèrent de ne pas attendre les militaires ; vers 20 heures 20, ils quittèrent les lieux et réalignèrent le lieu de la réunion à Ezzahra. Hédi Gafsi était absent ; il n’y avait plus chez lui que Temime Hmaïdi Tounsi qui attendait l’arrivée des militaires pour les informer du départ des civils vers Ezzahra.

 Entre temps, Hédi Gafsi s’était rendu chez Salah Hachani à la Cité Bouchoucha pour l’amener à la réunion ; l’officier lui apprit qu’il attendait son collègue, le commandant Abdessadok Ben Saïd et il lui demanda d’aller à la Marsa à la recherche de Kebaïer El Meherzi, lequel, contacté, fit savoir qu’il viendrait à bord de sa voiture.

 A son retour chez lui, Hédi Gafsi trouva Temime Hmaïdi Tounsi qui le mit au courant de tout ce qui s’était passé pendant son absence, sur ces entrefaites, arriva Kebaïer El Meherzi; Hédi Gafsi le pria de rejoindre le domicile de Salah Hachani et lui apprit que tout le groupe était déjà parti vers le lieu de la réunion.

 Il était 20 heures 45 ; l’officier Kebaïer El Meherzi quitta les lieux ; aussitôt après arriva Amor Bembli qui informa Hédi Gafsi de la décision prise par les militaires ; de son côté, Hédi Gafsi lui apprit la décision des civils de se rendre à Ezzahra, ajoutant que Salah Hachani, Kebaïer El Meherzi et Ben Saïd attendaient de rejoindre la réunion ; En entendant Hédi Gafsi prononcer le nom de Ben Saïd, Amor Bembli pria son interlocuteur de lui prêter sa voiture pour aller à la rencontre de ses officiers ; il se rendit chez Salah Hachani où il les trouva ; mais il prit Ben Saïd avec lui dans la voiture, sans dire à ses deux autres collègues où il l’amenait ; « Je serai bientôt de retour », se contenta-t-il de préciser.

 Pendant que Salah Hachani et Kebaier Maherzi attendaient tout en ergotant sur les intentions suspectes de Amor Bembli et les raisons qui l’avaient poussé à les séparer de leur collègue Abdessadok Ben Saïd, survint Hédi Gafsi à bord de la voiture de la délégation destourienne de Bizerte qu’avait empruntée Habib Hanini pour se rendre à Tunis ; il demanda des nouvelles de Amor Bembli ; on lui répondit qu’il était allé chez le capitaine Moncef El Materi où probablement devait se tenir une réunion.

 Comme ils ignoraient son adresse, Hédi Gafsi les y conduisit, à Montfleury, où ils virent Amor Bembli, à l’intérieur de la voiture de Hédi Gafsi.

Salah Hachani et Kebaïer El Meherzi se poignèrent à la réunion des militaires, tandis que Amor Bembli s’approcha de Hédi Gafsi et lui apprit que ses collègues étaient en réunion ; aussi devait-il contacter les civils pour les en informer et leur laisser entendre que si les militaires ne se joignaient pas à eux, dans un délai de deux heures, c’était parce qu’ils avaient renoncé à assister à la réunion.

 En ce qui concerne les civils, ils demeurèrent à attendre, chez Lazhar Chraïti, l’arrivée des militaires. Vers 21 heures 30, Hédi Gafsi arriva dans tous ses états, reprochant avec véhémence aux civils de ne pas avoir patienté et les informant du comportement des militaires et des paroles que lui avaient rapportées Amor Bembli ; « la responsabilité dans tout cela, précisa-t-il, vous en incombe parce que vous n’avez pas voulu attendre les militaires, chez moi ». A ce moment Abdelaziz Akremi, s’adressant à l’assistance, dit avec fermeté, que pareille attitude constituait « un manque d’égard pour nous d’autant plus que nous sommes venus de l’extrême sud », puis il invita Hédi Gafsi à se rendre au lieu de la réunion des officiers, pour lui amener Amor Bembli afin de s’expliquer avec lui ; sitôt dit, sitôt fait, Abdelaziz Akremi se mit à parler des possibilités du Sud et de ses hommes durs, capables de se passer de l’appui de l’armée. Il ajouta qu’il était en mesure d’armer deux mille hommes du Sud et d’occuper le pays avec seulement 500 fusils ; il s’étendit sur la description de sa bravoure et de celle de ses partisans ; mais il fit remarquer que les armes lui faisaient défaut car, au Sud, elles manquaient, pour avoir été fournies aux Algériens pendant leur révolution. Ahmed Rahmouni partageait ses idées, tandis que les autres écoutaient.

 Entre-temps, Hédi Gafsi revint et déclara que les militaires lui avaient interdit l’accès du lieu de la réunion, ajoutant que Amor Bembli lui apprit, qu’il contacterait les civils, à la fin de la réunion des militaires, pour les informer des décisions prises ; « il est fort possible » précisa-t-il, que leur attente se prolongerait jusqu’à une heure du matin ; toutefois, ils devaient cesser toute attente, s’ils ne recevaient pas de message ; car cela voudrait dire que les militaires avalent décidé de ne pas les compter parmi eux. A ces mots, Lazhar Chraïti entra dans une violente colère et déclara qu’il pouvait se passer des officiers, Amor Bembli y compris ; et qu’il pouvait entreprendre le soulèvement, tout seul ; Il jura de couper tout rapport avec les militaires, qu’il se mit à ridiculiser ainsi que l’armée. Il ajouta avec Ironie « même la sentinelle du Président de la République » participe au mouvement insurrectionnel et a promis de sortir Son Excellence le président de son lit avec la plus grande aisance pour le remettre aux putschistes.

 Lazhar Chraïti déclara fermement qu’il était décidé à donner le signal du soulèvement par l’assassinat du président de la République à Aïn Ghelal où la surveillance était réduite et les circonstances très favorables. « Il suffit de couper la tête pour que les racines se dessèchent », ajouta-t-il.

« Par cet acte, les autres membres du gouvernement se trouveraient désemparés et ne pourraient rien entreprendre contre le mouvement insurrectionnel. Il serait ainsi tort aisé de les arrêter et de les liquider » ; puis, s’adressant à Habib Hanini et à Ali Ben Salem Kchouk, tous deux originaires de Bizerte, il leur demanda s’ils étaient en mesure de lui fournir 25 hommes le jour où il exécuterait son plan à Aïn Ghelal, village proche de Bizerte. Habib Hanini répondit qu’il lui était difficile de trouver ce nombre de résistants mais qu’il lui était possible d’en rassembler 15. Quant à Abdelaziz Akremi, il déclara qu’il pourrait faire venir un nombre suffisant d’hommes qui se posteraient dans la propriété agricole de Lazhar Chraïti jusqu’au jour de l’assassinat de son Excellence le Président de la République, Lazhar Chraïti l’interrompit pour dire qu’il disposait de cent hommes parmi les dockers de Tunis. Interrogé s’il pouvait fournir les moyens de transport nécessaires, Habib Hanini fit savoir qu’il était toujours prêt ainsi que ses compagnons de Bizerte à déployer tous les efforts voulus pour l’exécution de cette opération.

C’est ainsi que Lazhar Chraïti continua à expliquer son plan d’action, tout en parlant des étapes de sa vie privée et de sa participation à un soulèvement effectué en Syrie.

Il était environ une heure du matin lorsque Hédi Gafsi quitta les lieux pour se rendre là où se tenait la réunion des militaires. A son arrivée devant la demeure de Moncef El Materi, il rencontra Salah Hachani qui l’accompagna jusqu’à Ezzahra et informa les civils qu’il venait de la part de ses collègues pour leur apprendre qu’ils étaient encore en réunion et qu’ils avaient décidé de n’entrer désormais en contact avec eux que par l’intermédiaire de Amor Bembli lequel servirait également d’agent de liaison entre Lazhar Chraïti, Hédi Gafsi et eux-mêmes pour les mettre au courant de tout fait nouveau ; ceux-ci, à leur tour, en aviseraient les civils ; Salah Hachani ajouta que ses collègues avaient décidé de l’empêcher d’assister désormais à leurs réunions et de contacter les civils sauf en cas de nécessité ; il expliqua que le jour de l’exécution du soulèvement n’a pas été fixé par les militaires étant donné des difficultés et des détails techniques qu’il faudrait étudier avec minutie, d’autant plus qu’il y avait de nouveaux officiers parmi les membres du mouvement. A ces mots. Abdelaziz Akremi, saisi par une violente colère, s’écria : « les militaires se moquent de nous et se refusent à faire quoique ce soit ; au nom des civils et par devant Dieu, et l’histoire, je prends acte de leur faiblesse et de leur hésitation » ; ce comportement des militaires, précisa-t-il, est décevant et oblige les civils, membres de la conjuration à s’adresser aux Algériens pour se procurer des armes ; aussi mit-il les officiers devant leur responsabilité en faisant valoir que leur méfiance à l’égard des civils était un prétexte pour accaparer les leviers de commande.

 Si de telles appréhensions venaient à se confirmer il n’hésiterait pas avec l’aide de ses hommes à lutter contre l’armée et ceux qui seraient concernés par le mouvement insurrectionnel ; il attaquerait cette armée nationale autant qu’il avait combattu le colonialisme en dépit des puissants moyens dont il disposait, Abdelaziz Akremi proférait ces menaces intentionnellement, en présence de Salah Hachani qu’il chargea de les rapporter à ses collègues, les militaires.

Salah Hachani essaya de le calmer et d’apaiser sa colère, cherchant à le convaincre que les militaires n’avaient pas l’intention d’éloigner les civils du mouvement, il ajouta que Amor Bembli contacterait les deux intermédiaires Lazhar Chraïti et Hédi Gafsi, le lendemain, pour leur expliquer la teneur de la réunion des officiers et Salah Hachani de continuer à expliquer à l’assistance que la séparation des civils, des militaires était d’un intérêt capital pour le mouvement insurrectionnel. A ces mots, la réunion des civils s’acheva vers les deux heures et demi du matin, le 19 décembre 1962.

 Hédi Gafsi déployait tous ses efforts pour essayer de convaincre ses compagnons civils que dès le lendemain, il leur fournirait les détails des discussions entre les militaires ; ainsi ils se séparèrent, mais, ce jour-là, leur secret fut dévoilé.

Il convient de remarquer que Habib Hanini demeura chez lui à Bizerte après avoir quitté ses amis ; vers midi, il s’adressa par téléphone à l’officier de la garde nationale, Hassan Marzouk à Bir Bouregba et l’informa que le programme de «Jannane » c’est-à- dire Amor Bembli, et de ses partisans, n’était pas valable, ajoutant qu’il s’agissait d’un groupe vivant dans l’anarchie ; il lui recommanda de s’abstenir de le rencontrer au cas où il cherchait à le contacter, ils se mirent d’accord pour se rencontrer le jeudi 20 décembre 1962 à 19 heures 30 chez l’officier de la garde nationale au Bardo. Habib Hanini espérait mettre son ami au courant de tout ce qui s’était passé la nuit du 18 décembre 1962, mais la découverte du complot en décida autrement.